« Les grandes écoles esquivent la banlieue… »

 

Lettre ouverte à madame Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Education nationale.

Madame la Ministre,

La FCPE de la Seine-Saint-Denis a pris connaissance de imagesvotre décision de réserver 10 % des places dans les grandes écoles de la République aux meilleurs bacheliers. 

Une nouvelle n’arrivant jamais seule, dans la foulée, 18 jeunes de banlieue ont été refusés au collège international de Paris parce qu’ils venaient de … banlieue.

Ces décisions contradictoires nous éclairent sur la persistance de notre société et de notre système éducatif à maintenir sous respirateur officiel une vision « bonapartiste » de la réussite éducative, dont le cloisonnement disciplinaire des enseignements en est encore l’appendice. Nous prenons acte de la difficulté de notre société à s’émanciper de l’élitisme républicain , qui nous conduit encore aujourd’hui à l’immobilisme social au regard des origines des élèves de nos grandes écoles. 

Madame la Ministre, afin de modifier cette réalité et la « génération 1968 » n’ayant pas réussi la démocratisation de l’élitisme, vous avez bien voulu entamer des réformes que nous partageons sur le fond. Si la forme sera certainement à améliorer dès la rentrée 2015, il n’en demeure pas moins que les ajustements nécessaires ne sauraient obérer les efforts entrepris pour permettre à nos enfants d’augmenter leur chance de réussite scolaire, leur chance de pouvoir choisir leur orientation et de s’affranchir des déterminismes sociaux pesant sur leur effort et leur mérite. 

La Seine-Saint-Denis ce n’est pas le « 9-3 ». Si notre département concentre sur 1,5 million d’habitants les tensions qui s’exercent sur la future métropole et notre Région, les talents sont pourtant bien là. Les réussites, les inégalités et les frustrations s’y côtoient, dans un mélange subtil qui n’aura jamais éteint l’espoir d’une vie meilleure

On ne vient pas en Seine-Saint-Denis pour retrouver Paris, mais assumons que, pour beaucoup, venir y résider relève plus de la punition urbaine que du choix assumé. C‘est parce que nous aimons la Seine-Saint-Denis que nous voulons que nos enfants y réussissent. Nos « cités » que la presse bien pensante appelle les quartiers populaires, nous les aimons. Non pas en raison de leur conditions dégradées, mais en ce qu’elles sont le terroir d’une culture belle et rebelle, les héritières de décennies de luttes et d’espoirs de toute une population, aspirant par le travail à un avenir meilleur. 

Madame la Ministre, votre nomination et votre parcours interpellent les habitants de notre département. L’immigration est notre quotidien, le métissage se lit sur nos visages. Et c’est en raison de cette tolérance fragile et parfois difficile, que nous nous employons à poursuivre notre croisade contre les replis sur soi identitaires, dont notre pays est victime aujourd’hui. 

Comme vous, notre vocation n’est pas de nier les difficultés, mais bel et bien de les affronter. C’est probablement d’ailleurs parce que nous avons appris à assumer les échecs que nous savons apprécier les succès. Et c’est parce qu’on ne nous ouvre pas souvent la porte qu’on nous reproche d’essayer de lenfoncer. Le béton du « périph‘ » est là pour nous le rappeler. 

Madame Vallaud -Belkacem, madame la ministre de l’Education nationale, la FCPE de la Seine-Saint-Denis souhaite se joindre à votre audace. Nous souhaitons être à vos côtés pour changer nos vies. Pour cela, nous vous demandons de bien vouloir réserver 30 % des places dans les grandes écoles aux meilleures bachelières et aux meilleurs bacheliers issus des REP et des REP + à parité. C’est ce que nous appelons un retour sur investissement républicain. Nous souhaitons vous aider à réparer le moteur de l’ascenseur social en redonnant du sens à notre Ecole obligatoire, publique et gratuite. Voilà madame la Ministre où réside notre courage, voilà Madame une mesure dans l’esprit du regretté monsieur Decoing pour permettre d’accélerer la mixité sociale.

A la FCPE de la Seine-Saint-Denis, nous savons que de nombreuses familles, parce qu’elles aiment leurs enfants, font le choix de l’entre soi. Elles pensent à tort que le progrès et l’avenir résident dans des écoles où se côtoient des enfants de même origine sociale et de même origine ethnique. Nous savons en Seine-Saint-Denis que cela est faux. Nous savons la chance d’avoir des enfants venus de toute la planète pour comprendre, à échelle humaine, les enjeux de la mondialisation. Avoir un pied ici, et un autre là-bas, c’est une chance pour notre économie, une chance pour apprendre à vivre avec nos différences, au sein d’un idéal universaliste profondément rénové. 

Madame la Ministre, le monde nouveau est arrivé et il réside en Seine-Saint-Denis. Comme nous, ayez l’audace de le saisir à pleine main. Nous restons convaincus que si nous réussissons ici, nous aurons la force et l’espoir de nous attaquer à l’impossible : nous y sommes tenus.

Bien à vous, Rodrigo Arenas Président de le FCPE de la Seine-Saint-Denis. 

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Mohamed et Sarah sont les deux prénoms les plus donnés par les parents de Seine-Saint-Denis

Il faut bien admettre que la vision émancipatrice de l’école est hélas passée à la trappe dans nos territoires. Prenant en compte résolument la réalité multiculturelle qui s’impose à tous, il est plus que temps de rappeler que l’école de la République est là pour que les élèves s’approprient les moyens de conquérir leur liberté d’adulte. C’est le chantier sur lequel nous devons travailler sans relâche.

Mohamed et Sarah sont les deux prénoms les plus donnés par les parents de Seine-Saint-Denis à leurs enfants. Ces choix traduisent une des réalités démographiques de ce département. Autre réalité, mais celle-là bien plus inquiétante pour les parents, plus du tiers des 18-25 ans sont au chômage. L’urgence sociale est plus que jamais là.

Pour autant peut-on en déduire que les espoirs des parents séquano-dionysiens fondés sur l’école républicaine soient radicalement différents de ceux des parents d’autres territoires de notre pays ? Nous ne le pensons pas.

MULTICULTURALITÉ ET LE COSMOPOLITISME

Evidemment, l’Ecole n’est pas responsable de tous les dysfonctionnements de la société mais elle a tendance à se bercer de l’illusion de pouvoir s’ériger en sanctuaire alors qu’elle est de plus en plus perméable aux mouvements de la société. Il s’agit donc pour le système éducatif de quitter le terrain des illusions pour prendre en compte la réalité, celle des parents, des enfants et des enseignants mais aussi celle de leur environnement immédiat. Moins frileuse et acceptant concrètement la multiculturalité et le cosmopolitisme, l’Ecole de la République a les moyens d’être plus sûre d’elle-même et de s’enrichir des énergies locales, du tissu associatif environnant, des politiques culturelles et éducatives impulsées par les collectivités territoriales. L’école de la République pourra ainsi retrouver son ambition de «faire culture commune».

Pourtant, comme un symbole d’une difficulté de l’Ecole à se nourrir d’un extérieur vécu comme menaçant, le fossé entre les familles et l’Ecole ne cesse de se creuser. Les uns rejetant la responsabilité des échecs sur l’autre, réduisant d’autant plus l’espérance d’une issue commune. Mauvais parents diront les uns, manque de moyens diront les autres.

Le malaise provient d’une réalité pourtant aisée à constater : l’Ecole n’a pas réussi, près de 50 ans après 1968, à endiguer les inégalités. L’Ecole n’a pas, ou presque pas, permis aux enfants des classes populaires de rejoindre l’élite de la Nation. Autant dire que dans ce territoire emblématique, entre les familles et l’Ecole, la rupture du contrat est manifeste.

Dans un département dans lequel plus de la moitié des jeunes sont issus de l’immigration, l’Ecole devient le lieu de l’affirmation d’une identité vécue comme un problème, un entêtement à nier un fait majoritaire qui perpétue l’idée d’une école du temps passé et qui ne reviendra plus. Refuser de prendre en compte l’origine des élèves, c’est aussi refuser de se projeter collectivement au sein d’un avenir partagé et apaisé.

L’INITIATIVE CULTURELLE SUSPECTÉE DE RELIGIOSITÉ

Bon an mal an, les acteurs de la vie éducative encouragent, souvent malgré eux, l’opinion publique à refuser de traiter positivement l’affirmation identitaire. Mais à l’Ecole, l’initiative culturelle exogène au sein des établissements est devenue taboue, une ennemie de l’intérieur suspectée de religiosité rituelle ou d’expression coutumière barbare.

L’Ecole ayant grande difficulté à se vivre comme le lieu d’appartenance à une même communauté de destin, elle peine à intégrer que la fin du monolithisme culturel est devenu un élément central de son environnement et un gage de la réussite éducative et professionnelle dans la mondialisation. Les enfants d’immigrés deviennent le signe ostentatoire des tenants du déclin civilisationnel, alors qu’ils sont un atout supplémentaire dont nous avons tous besoin pour mieux comprendre les enjeux de notre planète.

La France, c’est autant le couscous que le bœuf bourguignon, le Tiep autant que les rouleaux de printemps. La France, c’est aussi la mini-jupe, la main de Fatma, l’étoile de David, le T-shirt estampillé Guevara. La France, c’est la banlieusarde de Seine-Saint-Denis. Tout comme la Parisienne du 6e arrondissement.

Il faut relever ce défi. D’autant plus qu’aux élections des représentants de parents d’élèves, tous peuvent voter. Le seul critère pour glisser un bulletin dans l’urne, c’est d’avoir un enfant scolarisé. Mais malgré cela, la représentation du melting-pot de la culture française au sein des instances officielles tarde à faire sa mise à jour.

UN PACTE DE RESPONSABILITÉ POUR L’ÉDUCATION

L’exclusion des enfants perpétue celle des parents et les artisans de l’Ecole ne sont toujours pas à l’image de la société qu’ils sont censés incarner. Comme leurs enfants, les parents n’échappent pas aux contraintes de leur statut social qui leur permettent difficilement d’assumer leur engagement associatif. Faire le pari de la mobilisation active, de la démocratisation des démarches éducatives et ainsi se donner les moyens de l’élaboration d’un pacte de responsabilité pour l’Education, c’est classer les parents en zone de participation prioritaire, et mettre plus de moyens là où l’on veut de meilleurs résultats.

Les familles ont besoin d’une nouvelle promesse éducative, que l’on redonne du sens à leur rôle de parent autrement que dans le chacun pour soi.

Alors que certains ont, sans scrupule, usés d’une rhétorique complotiste et anti-étatiste pour tenter d’opposer les familles entre elles, nous répondons, nous, qu’il n’y a pas mieux que l’école publique pour construire une société de liberté, d’égalité et de fraternité.

Mais pour ce faire, il faut que les familles de Seine-Saint-Denis et d’ailleurs retrouvent confiance en leur institution scolaire publique.

Et en cela la prise en compte de la diversité culturelle est le moteur de la reconstruction d’une école de l’émancipation.

Rodrigo Arenas&Dominique Sopo.

Camarades de classe, la révolution numérique est en marche ;-) !

UnknownL’Ecole de la République est assise sur l’élitisme républicain, doté de cette idée constitutive du pacte social et éthique français qui consiste à intégrer l’idée que tout enfant de la République peut accéder à l’élite de la Nation, et ce, quelle que soit son extraction sociale. Hégémonie culturelle diront les uns, méritocratie du travail pour d’autres, il n’empêche qu’en cinquante ans le nombre d’enfants issus des milieux « populaires » accédant aux écoles d’élite n’a cessé de diminuer. Que dire aux 60 % de Français exclus des métropoles dynamiques ? Que deviendront ces enfants qui doivent se contenter de regarder cet univers créateur de richesses et d’inégalités, privés de la mobilité qui leur permettrait de changer leur représentation du monde ? Comment peuvent-ils respecter cette société qui ne réussit plus à protéger leurs parents, les prive d’emploi et de nouveaux horizons ?

Deux parents sur trois demandent aux enseignants de donner des devoirs aux enfants alors même qu’ils sont un facteur d’accroissement des inégalités scolaires. Près de quatre diplômés du supérieur sur cinq sont contre leur suppression tandis qu’ils sont tout de même 3 sur 5 chez les Français sans diplôme. Tout est là, ou presque, sauve qui peut, mais mon enfant d’abord et tant pis pour les autres, après tout c’est l’Ecole de la vie.

Connaître les bons codes vestimentaires et de langage, les bons réseaux, les bonnes filières ; avec plus ou moins de réussite, aucun parent n’échappe à la tentation de la course sociale et de l’évitement scolaire. La reproduction sociale tourne à plein grâce à l’Ecole et quelle que soit notre « place » dans la société, on cherche à positionner nos enfants du mieux possible ; l’aliénation se maintient à ce prix-là. L’Ecole détient les clefs de l’intégration des rapports de domination de notre société, de la compréhension de l’hétérogénéité de notre monde circonscrit au périmètre réducteur des règles sociales et des savoirs académiques, de la tolérance de l’intervention citoyenne dès lors qu’elle ne revêt pas de caractère subversif où alternatif.

Il faut faire l’ENA, Sc Po ou HEC. Pour se préparer aux grandes écoles, ces fétiches, les choses sérieuses commencent dès les petites classes. La guerre de tous contre tous est déclarée et ce sont les garçons qui sortent du lot, c’est la loi du genre. Tout est fait pour que les enfants intègrent cette course sociale dès le plus jeune âge, même si certains partent avec les pieds attachés quand d’autres sont amenés en voiture avec chauffeur devant l’entrée de l’Ecole alsacienne. Ce darwinisme scolaire réussira tant que ne sera valorisée et enseignée qu’une seule forme d’intelligence, tant que la diversité des acquis, des connaissances et des influences culturelles ne sera intégrée qu’au niveau du folklore et comme « abdication » devant un fait majoritaire.

Dans ce contexte de lutte des places, que peuvent bien vouloir les parents pour leurs enfants ? On a tendance à dire le bonheur. En attendant, les parents veulent que leurs enfants acquièrent autonomie et citoyenneté pour leur permettre d’évoluer dans l’ordre social institué. Problème. En période de chômage et d’abstention de masse, l’autonomie tient souvent lieu d’idéal et la citoyenneté se heurte aux limites des campagnes de pub : « Tu es jeune ? Sois responsable ! VOTE ! ». Et pourtant, comme les 3 composantes de la devise républicaine, la citoyenneté et l’autonomie n’existeront pas parce qu’imprimées en lettre d’or, mais parce que mises en œuvre avec les enseignants comme une composante à part entière des pratiques et des acquis pédagogiques.

C’était mieux avant ? Mais « avant », c’était quand ? Quand les femmes ne pouvaient pas porter de pantalon et restaient à la maison pour préparer les dîners de papa ? Si l’Ecole n’est pas au service des familles, les relations entre les acteurs de la dite « communauté éducative » ne peuvent plus continuer à oublier la place centrale des enfants. D’ailleurs c’est bien grâce à eux que nous nous retrouvons ; que serait une école sans élèves ?

Et pourtant ; la société 3.0 est déjà là, changeant le rapport de l’Homme au monde. Des hommes et des femmes en réseau, dès le plus jeune âge, connectés les uns aux autres, échangeant dans un contexte mondialisé les connaissances et les savoir-faire, bien au-delà du modèle monopolistique de la connaissance que détenaient les enseignants grâce à l’instruction de Jules Ferry. Ce n’est pas du progrès, c’est une nouvelle représentation du monde qui est en marche. Et la violence psychique, inhérente à ce changement civilisationnel, sera d’autant plus forte qu’elle y résistera.

La révolution numérique ne se résume pas à l’installation de tableaux numériques dans les école et les établissements mais à prendre acte de ce bouleversement dans notre rapport au savoir. L’Ecole, ce n’est plus la transmission des connaissances qui ne sont plus entre les mains des seuls « sachants » mais accessibles à tous via la Toile, mais ce que l’on fait de ses connaissances, le sens que l’on donne aux choses pour intervenir sur la réalité et transformer l’Ecole comme d’un acte citoyen. Inévitablement, le rôle et la place de l’enseignant changent. C’est une chance ! Car, dans ce contexte, la relation à l’élève, mais aussi avec leur parent, importe plus que l’outil qui dispense la connaissance. Cette relation renouvelée permettra à n’en pas douter de réaffirmer la nécessité de renforcer les relations humaines pour faire en sorte que la machine ne remplace pas l’Homme in fine.

Les parents et les profs ont bossé, ouvrons la cage aux oiseaux ! Depuis plus de quarante ans, on innove, on invente, on crée. A ce niveaux ce n’est plus de l’expérimentation. « Ateliers-philo » dès la maternelle, adapter les rythmes scolaires aux mômes plutôt qu’aux vieilles habitudes, laisser entrer les intervenants extérieurs pour parler des sujets difficiles, salle des parents, droits d’expression des élèves, salle des collégiens et de lycéens en autogestion pour y faire venir des associations… Autant d’expériences qui existent de façon sporadique et qui méritent des politiques volontaristes pour les généraliser. Les foyers ce ne sont plus ces salles destinées à permettre la vente de pains au chocolat pour partir au ski. Ils doivent devenir des lieux de vie autonomes et autogérés au sein de l’établissement, ouverts sur l’extérieur pour permettre de cultiver la prise d’autonomie et la responsabilité collective.

L’immobilisme n’est plus possible, il faut avoir le courage de faire confiance à nos enfants, en perdant cette angoisse de les protéger de tout, y compris d’eux-mêmes ; il nous faut sortir de l’infantilisation coupable de notre jeunesse. Accepter qu’ils puissent se tromper, d’ailleurs avons-nous eu raison d’accepter cette « école sanction » qui préfère punir plutôt que valoriser, qui préfère tout ce qui est parfaitement « normé ». D’ailleurs, c’est quoi la norme ?

L’avenir, c’est maintenant, et nous avons la responsabilité d’accélérer sans nous retourner. Réussirons-nous à jeter les bases d’une école dans laquelle nos enfants seront moins attentifs aux notes de leurs copies que de la pollution de l’air qui est pourtant leur quotidien ? Jules Ferry doit repasser son bac ;-), l’école, ce n’est pas que l’instruction, c’est le lieu de la co-éducation. Le seul lieu où les parents, les enseignants, les élèves, les associations, les élus peuvent se retrouver pour échanger et s’inventer un avenir partagé dans cette nouvelle société qui doit permettre aux enfants d’acquérir leur propre liberté.

Rodrigo Arenas&Bruno Brisebarre .

L’Ecole au mérite illusionne des parents

301-1-5000L’Ecole de la République repose sur deux promesses. Celle de pouvoir accéder à l’élite de la Nation quelle que soit son origine sociale, et celle de bénéficier d’une formation permettant d’accéder à l’emploi. Mais les faits sont têtus. Depuis 1968, la représentativité des enfants issus des milieux populaires, urbains ou ruraux, n’a jamais été aussi basse dans les grandes écoles. De son côté, à l’image du reste de la société, plus de 30 % des jeunes de 18 à 25 ans sont au chômage, un chiffres bien plus élevé dans les cités de banlieue. Au-delà des chiffres, ces résultats sont le produit d’une Ecole qui s’est construire dans un rapport élitiste de l’instruction. 

Illusion d’optique. L’Ecole au mérite illusionne des parents, obsédés par les bonnes notes, l’évitement scolaire, l’obtention des bonnes filières… Dans un déni auto-entretenu, teinté de bonne conscience républicaine, on tente de se convaincre du peu d’influence des réseaux personnels, de minimiser le poids de la maîtrise des bons codes vestimentaires et linguistiques, de ne pas tenir compte du faible impact du capital économique et culturel. Pourtant, devant l’échec manifeste de l’ascenseur social, il convient de s’interroger sur le fonctionnement qui, génération après génération, modèle les adultes en devenir à reproduire l’élitisme scolaire dans lequel leurs propres parents ont baigné avant eux.

La crise économique est passée par là et au lieu de trouver une issue collective, les replis sur soi assortis d’un certain darwinisme social tendent à faire peu de place aux initiatives et aux réussites collectives. Innover, coopérer, mutualiser, transmettre : l’Ecole, ce ne devrait pas être : tous pareil, mais : tous ensemble. Car nous avons besoin les uns des autres, sans parents pas d’enfants, sans enfants pas d’enseignants, etc. Les élèves ne sont pas des citoyens comme les autres, car en devenir. Et cet état de fait implique des objectifs partagés, dans lesquels les enfants puissent s’accomplir à leur rythme, dans le cadre de la co-responsabilité de tous les acteurs de la vie éducative.

Immobilisme. Alors, pour sélectionner, il faut un thermomètre pour mesurer cyniquement la température de l’échec, rarement celle des réussites. Et pour cause, il faut bien justifier le démérite des uns comme celui des autres (il y a toujours pire) à « ne pas réussir dans la vie ». Des notes qui déterminent la graduation entre les élèves du premier au dernier, démotivant au possible, aliénant l’effort émancipateur. Lundi, c’est jour de distribution des copies, du 20 au 0. Qui écouterai en dehors du cadre anxiogène imposé par l’exercice ? Qui écoute vraiment les corrections dispensées ? Pas celui qui a « tout bon », pas celui qui avec ou sans « avoir fait des efforts » aura échoué lamentablement. Le mal est fait, le système d’évaluation est à l’image de la société que l’on souhaite et celle-ci a échoué sur ses principes fondateurs. Il n’y a ni liberté, ni égalité, ni fraternité dans cette affaire.

Contrairement à la promesse républicaine, les dirigeants d’hier sont toujours ceux d’aujourd’hui et comme dirait La Fontaine « si ce n’est toi c’est donc ton frère », ton fils, ton ami, ou l’ami de ton ami. Il y aura toujours l’exemple qui confirmera la règle, on apprend bien le mythe de « la pomme de Rockefeller » de génération en génération.

Hypocrisie Les notes comme les écoles trient les élèves. Les résultats scolaires d’une académie à l’autre ne se valent pas. De façon globale, même à la française, la mixité sociale n’est qu’une vue de l’esprit. Rien d’étonnant que le système de notation traditionnel soit défendu par celles et ceux qui ont eu de bonnes notes, d’ailleurs pour que la reproduction sociale fonctionne, il faut bien des « chiens de garde » pour qu’elle soit admise par ceux qui ont échoué.

Et pourtant, ça ne tourne pas. Les notes sont soumises à la subjectivité des correcteurs. Les inégalités scolaires se creusent, le taux d’échec entre les deux premières années universitaires s’accentue, et la licence agit sur les bacheliers comme un tamis à très petits grains sur les aspirants à la « réussite scolaire ». Mensonge : un bac pro ne permet pas de faire du Droit, ici encore l’exception ne confirmera pas la règle.

Espoir. Aujourd’hui, on évalue les connaissances et les savoirs en maternelle et en primaire. C’est plus de travail paraît-il. Pourtant, il ne devrait pas s’agir de travailler plus mais de travailler autrement. Car si l’école de la méritocratie a échoué, celle de la coopération a tout pour réussir. Si les « bons élèves » sont ceux qui comprennent et assimilent en premier les connaissances et les savoirs dispensés par l’enseignant, nous devons pouvoir valoriser leur capacité à les retransmettre à leur camarade, chacun contribuant ainsi à tirer tout le monde vers le haut plutôt que d’en faire un moyen pour évincer les « nuls », ces « poids morts » qui empêcheraient le collectif d’avancer. L’Ecole, c’est posséder les outils pour comprendre le monde, à commencer par ses camarades de classe, son école, son territoire.

Evaluer le travail en groupe, penser avec ses camarades, demander de l’aide extérieure, résoudre les conflits. Autant de compétences indispensables pour la vie à l’Ecole et la réalisation de l’autonomie. A la honte et l’angoisse de la mauvaise note, notre société moderne a les moyens de répondre : « tout vient à point à qui sait apprendre ». Apprendre la responsabilité collective, exister par rapport à soi autant que par rapport aux autres. Car qu’est-ce qui est important ? Que son enfant sache marcher par lui-même ou qu’il marche avant les autres ? Doit-il dire papa ou maman en premier pour être « normal » ? Un bac pro ça rend moins heureux qu’un bac S quand on est grand ?

Aux nostalgiques des bonnets d’âne d’assumer l’immobilisme social et le déterminisme des filières scolaires. Peut-on échapper à sa condition ? Oui. L’Ecole d’aujourd’hui le permet-elle dans son fonctionnement ? Non. Mais une chose est sure, le monde a changé, il nous faut inventer l’école qui va avec.

L’Ecole est faite par ceux qui font les lois, ceux qui impulsent les réformes, ceux qui ont eu des bonnes notes à l’Ecole. On sait faire autrement, notre pays en a les moyens, mais en a-t-il la volonté ?

 

 

La vie c’est pas du Chamallow

images-1Dans mon salon y’a un tableau naïf, des photos de mes mômes, ma chienne dans un panier et une télé. C’est pas très insoutenable comme légèreté de l’être, mais c’est déjà pas mal. Pendant que je sirote un thé vert comme un bobo, des gamins hantent mes pensées.

Celui-là, il est mort pour rien. juste parce qu’il avait faim. Ben ouais, comme tout immigré chiliens j’avais du lire et souffrir ce poème de Gabriela Mistral. Ce poème qui décrit la fin de cet enfant, mourrant de faim sur un trottoir de Santiago. Plus tard je speakais le français very well quand la Somalie s’invitait pendant nos repas sous l’accent poulbot de Renaud.

Aujourd’hui j’ai grandi, on dit ça quand on est adulte. Et souvent je me reveille de peur de pas pouvoir nourrir mes propres enfants. Etre parents d’élève en Seine-Saint-Denis c’est te confronter à la pauvreté, parfois même extrême. Surtout à ces femmes seule avec enfant, qu’un mec courageux à laisser là, à la disposition du conseil général et de l’hôtel social. Balloté de chambre en chambre, sans domicile et donc sans école fixe, ces mômes ont l’air perdu pour leur cause. Ils masqueront leur condition derrière une fausse vitalité, ils ne sont pas si con pour ne pas comprendre que ça ne devrait pas être ça la vie pour un gosse.

Sont pas si loin les chiffons rouges finalement, sont pas si loin ces petite gueules noires des anciennes mines de charbon. Ouais je sais, la vie c’est plus Germinal. Quoique dans un camps Rom du 93 je doute. Entre deux expulsions et quatre bulldozers, camp après camps, il y a des enfances qui crèvent. Hier c’était à Saint Denis, l’autre jour à Boboche. Ils appelaient ça le camps des coquetiers. C’est joli comme nom. Tellement joli qu’on a rien pu y faire. D’ailleurs que pourrait-on y faire ? Les gosses ça aime les bonbons. Ben pour certains la vie c’est pas du Chamallow.

Mon pote Harold fait un truc con. Il donne 1€ par jour à ceux qui font la manche. C’est con mais de prime abord ça lui donne bonne conscience. Dans le 13 arrondissement de Paris, Nathalie fais la queue pour remplir ses bouteilles d’eau gazeuse à la borne publique « eau de paris » qui en met à disposition gratos. C’est con aussi, mais ça mélange les membres de différentes classes sociales qui ne sont, elle, pas assez conne pour continuer à acheter de la Badoit. D’ailleurs on y croise parfois des roms avec des caddies améliorés de gros bidon à la Mad Max.

Alors je me dis, que c’est les cons qui changeront la vie. Ou du moins que l’intelligence c’est peut être d’apporter des solutions simples pour améliorer les choses. Exercice de logique : il faut combien de con pour changer une ampoule ? Cabu avait raison. Faire preuve d’intelligence c’est ne pas oublier que dans les circonvolutions de l’absence d’Humanité, il y reste toujours un peu de tendresse pour rendre acceptable la survie.

Du monde au balcon

Jaloux à en avoir mal au ventre. Sentiment de possession de l’autre, c’est pas bien, et patati et patata, que ne nous a-t-on bassiné avec la jalousie.

Unknown-2Moi, perso, je suis jaloux et j’aime ça. D’abord parce que ça me prouve dans la chair que j’aime. Que j’aime à en avoir mal au ventre. Ben ouais, ça fait mal au bide la jalousie, ça chauffe le visage et ça fait mal aux dents à force de serrer les molaires du fond.
Mon premier souvenir de jalousie : c’était trop violent. Je l’ai ressenti dans mon lit en lisant un Marvel. Cet enfoiré de prince des Mers venait de séduire la meuf invisible de Mr 4 Fantastique. Un courant glacé le long de mon dos, ventre qui se serre, mains qui deviennent moites et envie de mettre ce mec-poisson dans un sushi. Faut être un grand jaloux pour l’être par empathie.
Pas grave, aujourdh’ui c’est 1er mai et les Femen ont exhibé leur poitrail à la manif des Le Pen. Le conflit familial entre le père et la fille s’est effacé devant ce que la France a failli oublié pour accepter les 30 % du Front. Ben ouais, à coup de Sieg Heil et autres bras tendus, ces nanas joliments nues des seins nous ont jeté à la figure nos souvenirs de l’évidence : le Front national, c’est un parti de fachos. Dehors il pleut, et devant les images BFM, j’ai ressenti les mêmes symptômes que ce jour-là dans mon lit soumis à la jalousie mais pour une autre raison.
La République, cette salope, qui se laisse violer par un Jean-Marie qui exhorte à fiche les immigrés à la porte du pays qu’ils ont contribué à relever de ses ruines, une Marine qui assimile mes pairs à des assassins parce que physiquement maghrebins. Cette République si fragile, si putain, qui pour résister à l’oppression des démagogues se fait défendre par ses nouvelles Mariannes aux seins nus, si fragiles, si belles, si fortes. Et nous si beaufs devant nos télés. La tendresse de Cabu nous a-t-elle fait accepter l’Humanité de la connerie humaine ? Les uns se diront que ces filles aux nichons exagèrent, les autres qu’il ne faut pas céder à l’extrémisme. Oublier pour mieux gérer, ou pas. In fine, dans le verbe comme dans le texte, les électeurs du Front national sont aussi des racistes.
Bref, avant j’étais jaloux d’amour, aujourdh’ui encore par amour de la République. Que n’ai-je eu l’idée et le courage de me mettre sein nu au balcon de ce grand hôtel pour crier mon amour de la liberté. Que n’ai-je tendu mon bras devant ces fachos blancs anti blacks et anti beurs par amour de l’égalité. Que n’ai-je pris une mandale pour exhibitionnisme avéré par amour de la fraternité. Demain est un autre jour, les Le Pen courent toujours.